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Editions Page deux


Débat sur «le Nouvel humanisme militaire»

Mardi 11 avril 2000
Rubrique: opinions

Yves Laplace répond aux thèses qu’avance Noam Chomsky dans son livre " Le nouvel humanisme militaire " dont nous avons publié un extrait de la postface (1). Appliquée à la guerre du Kosovo, la logique du linguiste est, aux yeux de l’écrivain genevois, une imposture. Elle finit par relativiser les crimes du " nettoyage ethnique " serbe.

 

Noam Chomsky au Kosovo obsédé par le " complot " américain

Yves Laplace

Une année après la déportation d’un million de Kosovars, chassés par la terreur militaire serbe, les exactions sans nom qui l’ont accompagnée, et l’intervention simultanée de l’OTAN, voici déjà l’heure des bilans. Le linguiste Noam Chomsky établit un inventaire de sa façon, dans un brûlot aujourd’hui traduit en français: Le nouvel humanisme militaire, leçons du Kosovo (2), consacré à la dénonciation des crimes et exactions sans nom… de l’OTAN contre la Serbie, petit pays " insoumis " et " récalcitrant " qui servirait, selon lui, de paravent et de bouc émissaire aux vrais purificateurs ethniques (américains, turcs ou israéliens).

Le préfacier, Gilbert Achcar, et l’éditeur, Page deux (Lausanne) — au catalogue duquel figurent par ailleurs des livres estimables, tel celui d’Enzo Traverso Pour une critique de la barbarie moderne -, ne tarissent pas d’éloges: c’est avec un " raisonnement d’une rigueur quasi mathématique " et " une patience de juriste " que Chomsky " a condensé […] un argumentaire affiné par des décennies d’engagement infatigable ". Pourtant, au terme d’une lecture harassante, l’évidence saute aux yeux: sur le plan de la lettre et de la méthode, Le nouvel humanisme militaire est un salmigondis allumé et sectaire. La rigueur mathématique et la patience de juriste alléguées relèvent plutôt de l’obsession maniaque, de la compulsion de répétition, de l’abus et du détournement de citations ; ce sont des méthodes de ficheur, au sens policier du terme.

Le livre, circulaire et allusif, truffé d’extraits de presse pipés, de notes et d’arguments d’autorité qui ne renvoient qu’à eux-mêmes, ou à d’autres écrits de Chomsky, est construit comme un réquisitoire faussement logique et vraiment pervers. L’auteur se réclame de George Orwell, de sa lutte contre la censure, contre le totalitarisme moderne et la " novlangue ". Cela peut servir. Surtout quand on utilise l’amalgame, l’insinuation, l’intimidation et la délation (envers Vaclav Havel et Elie Wiesel, gravement mis en cause). Recourir à George Orwell et à la critique du totalitarisme est d’autant plus commode et fallacieux que le contempteur du " nouvel humanisme militaire " tente d’imposer une vision globale, sinon totalitaire, du génocide à travers les âges — en s’appuyant constamment sur une rhétorique du complot et sur la plus effarante des arithmétiques: combien de Kosovars morts, au juste, pour combien d’Indiens, de Kurdes ou de Palestiniens ? Nul doute qu’au fond des fosses communes de Bosnie et du Kosovo, on saura gré à Chomsky de prendre ainsi de la hauteur.

C’est qu’à l’origine de toutes choses se trouverait le " commandement divin de perpétrer le génocide tel que rapporté dans la Bible et exécuté fidèlement par le peuple élu, imité par ses successeurs, parmi lesquels les croisés francs qui ravagèrent le Levant il y a un millénaire en invoquant le même décret divin, et les " enfants d’Israël " qui ont suivi la volonté divine dans le Nouveau Monde ", parmi de nombreux exemples de " sacralisation de la guerre " (pp. 119-120). Je laisse les théologiens évaluer la rigueur de cette exégèse. Mais je frémis en me disant qu’en somme, le peuple élu (qui perpétrait le génocide) était déjà un peu américain: au bout du curieux compte génératif chomskyen, la prétendue agression américaine au Kosovo est l’ultime exemple connu de sacralisation de la guerre…

C’est en insistant de la sorte sur la longue litanie des massacres commis par les Etats-Unis ou par leurs devanciers (on a vu lesquels) que Chomsky relativise systématiquement les crimes, sans précédent en Europe depuis 1945, du régime de Milosevic. Il ne rate pas une occasion de souligner l’impunité d’autres dictateurs, ce qui fait apparaître la culpabilité des dirigeants serbes comme un élément du complot hégémonique. Il obéit, en cela, à des mécanismes de pensée proches de ceux qui opèrent dans divers révisionnismes. Suffit-il, pour ne pas succomber à de tels mécanismes, de ne pas nier la Shoah — on sait que Chomsky, juif et antinazi, s’est toujours gardé d’un pareil dérapage sans retour… ?

Mais ses dérapages contrôlés valent-ils tellement mieux ? En 1980, Chomsky ne jugeait pas inopportun de défendre la " liberté d’expression " du négationniste Faurisson — sans entrer dans ses vues sur la " non-existence " des chambres à gaz. Or, il n’hésite pas aujourd’hui à imputer d’emblée les " formes extrêmes du révisionnisme " à ceux qui auraient comparé " les horribles atrocités serbes qui ont suivi les bombardements à la politique génocidaire de Hitler, une comparaison qui aurait de très amples implications si elle était prise au sérieux " (p. 32). Chomsky aurait bien sûr raison de refuser toute banalisation de la Shoah, si la question était vraiment là. Mais on voit bien que c’est plutôt lui qui banalise la notion de révisionnisme, en réduisant ainsi ses " formes extrêmes " — ce qui ne l’empêche guère de comparer, à son tour, les Etats-Unis aux nazis.

Placé devant un tel écran de fumée, quel lecteur crédule oserait encore prendre en compte les qualifications juridiques de " crime contre l’humanité " et / ou " génocide " retenues par le TPIY — cet instrument de l’hégémonisme — contre les dirigeants serbes ? A lire Chomsky de près, il semble donc qu’il s’abrite derrière sa non-négation de la Shoah afin d’asseoir sa démonstration falsifiée. Au terme de laquelle il nous aura assené que l’OTAN avait délibérément agi au Kosovo " pour aggraver les atrocités ", voire pour masquer les " cas d’épuration ethnique parmi les plus terribles des années 90, dépassant largement ce qui avait été attribué à Milosevic ", cas qui étaient justement " en train de se produire à l’intérieur même des frontières de l’Alliance " (en Turquie).

Ce double tour de passe-passe — sur la définition du révisionnisme et sur l’intervention de l’OTAN — pourrait bien permettre à Chomsky d’inaugurer une forme de relativisme global, appliquée aux " leçons du Kosovo ". Prétendues leçons qui valent, dans son esprit, pour les autres guerres perpétrées, depuis 1991, à l’initiative de Belgrade (300 000 morts, dont il ne parle pas). Et d’où il ressort que des faits " similaires ", sinon infiniment plus graves, n’en finissent pas d’endeuiller l’Europe… On retrouve ici un mécanisme rodé depuis plus de vingt ans. Comme l’a signalé Alain Finkielkraut dans L’avenir d’une négation (Seuil, 1982), le futur auteur du Nouvel humanisme militaire relativisait alors le génocide cambodgien — en le rapportant, déjà, aux massacres du Timor-Oriental. " Le linguiste américain, notait Finkielkraut, chiffre à cent mille les victimes de la répression khmère rouge. Et, ajoute-t-il, " il faut sans doute compter avec les revanches paysannes locales ". (La propagande serbe ne dira pas autre chose au sujet du Kosovo.) Aujourd’hui, seuls les opérateurs ont changé: le Kosovo a pris la place du Cambodge, et la Turquie celle du Timor-Oriental.

Chomsky retourne arguments et opérateurs comme des crêpes. Citant hors contexte une phrase d’un professeur de droit, il compare l’habillage humanitaire de l’intervention de l’OTAN au Kosovo… aux prétextes avancés par Mussolini afin d’envahir l’Ethiopie: libérer " des milliers d’esclaves tout en accomplissant la mission civilisatrice de l’Occident ". Nous voici donc au fait: Mussolini en Ethiopie = l’OTAN au Kosovo. Mais nous ne saurons évidemment jamais si M. Murphy (le professeur cité) avait en tête, lui aussi, cet exemple ultime. Chomsky n’en a cure. Il révise même M. Murphy, en se prenant pour Voltaire. Puis il passe, dans l’ordre, au génocide des Indiens par Theodore Roosevelt, au génocide des Philippins, à la " défense enthousiaste par Churchill de l’utilisation des gaz toxiques contre les Kurdes ", à tous les soutiens apportés aux pires dictatures, durant les âges, par les Yankees ; et avant eux, ou avec eux, par les Européens, Britanniques en tête, et les " enfants d’Israël ".

Deux exemples, faussement donnés pour équivalents, reviennent sans cesse à l’appui de la " thèse ": les campagnes de " purification ethnique " (?) menées depuis 1948 par Israël, " Etat client " des USA ; et les atrocités commises contre les Kurdes par les " forces armées turques pro-OTAN ". On s’étonne que les Arméniens, exterminés par les Turcs, ne soient pas convoqués, eux aussi, pour faire honte aux Albanais du Kosovo… Mais sans approuver la politique " sioniste ", et sans vouloir exempter le régime d’Ankara de ses crimes avérés, on éprouve un léger malaise devant cette accumulation de preuves par Israël, et surtout par les Turcs… On se souvient, en effet, de la phrase du général serbe Mladic, aboyant le 11 juillet 1995 à Srebrenica: " L’heure de la vengeance sur les Turcs a sonné " (textuel), avant que sa meute liquide 7500 civils " turcs " et déporte tous les autres. Il est vrai que Mladic, Karadzic, Seselj ou Arkan ne figurent guère au générique chomskyen des génocidaires (où Churchill occupe une place de choix). Ces tueurs en masse, ou leurs émules, sont-ils seulement passés par le Kosovo ? Chomsky ne le nie pas, mais il croit devoir plaisamment noter que, " malgré d’intenses efforts, les résultats de " l’obsession des charniers " [au Kosovo], ainsi que la qualifient les rédacteurs du Wall Street Journal (WSJ), ont été bien minces ".

Sincèrement hanté, à l’origine, par l’horreur des crimes " impérialistes " et par leur déni, Chomsky est désormais obnubilé par une vision de l’histoire qui s’affranchit de la réalité même — jusqu’à réviser les crimes du régime de Belgrade, puisque celui-ci n’est pas un agent de l’impérialisme. Notons les étapes de la démonstration. Les négociations de Rambouillet ? L’administration Clinton a imposé son " diktat " à des Serbes parfaitement raisonnables… Le massacre de Racak ? Il a servi de pur prétexte à l’OTAN… Milosevic ? C’est un brutal, mais aussi un " dirigeant élu " qu’on a " diabolisé " avec son peuple, avant de le " passer à tabac ": l’OTAN a donc armé son bras vengeur, comme le montrait déjà l’exemple de Srebrenica… Les médias ? Tous menteurs, sauf peut-être la télé de la Republika Srpska (cf. p. 190). Le plan serbe de " nettoyage ethnique " Fer à Cheval ? Une broutille à côté des projets américains. Tenez, au cas improbable où les Etats-Unis n’auraient pas de " plans d’urgence pour envahir le Canada, […] ils les élaboreraient et les appliqueraient assez rapidement, et pas de façon très courtoise, si le Canada décidait de bombarder Washington ".

Après la preuve par les Turcs, par la Colombie, par le Vietnam, par les Indiens et par Israël, la preuve par le Canada. Le monde " réel " chomskyen est un monde binaire et total, transparent et clos sur lui-même. La linguistique générative et la " grammaire universelle " mènent-elles vraiment à tout, à condition de ne pas en sortir ? La terrible " logique " chomskyenne est une imposture logique, bouclée comme une phrase de manuel. Les morts du Kosovo (et de Bosnie) ne me démentiront pas du fond de leur tombe: très souvent, ils n’ont pas de tombe.

1. " Le Temps ", 28 mars 2000.

2. Editions Page deux, Lausanne, 295 pages, mars 2000. Edition originale: " The New Military Humanism ", Common Courage Press, USA, 1999.


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27 avril 2000