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La Bourgeoisie suisse et le Troisième Reich

Aluminium Industrie AG (Alusuisse) et le Troisième Reich

L'axe de l'aluminium

par Sophie Pavillon*

* Historienne. Cet article se base sur une partie du matériel, notamment celui des Archives fédérales, rassemblé dans le cadre d'une collaboration avec Frédéric Gonseth, auteur d'un projet de film documentaire sur les déportés ukrainiens dans les usines suisses de Singen entre 1942 et 1945


Comme pour Maggi et Georg Fischer, l'examen des documents des Archivesfédérales confirme que la période de la Seconde Guerre mondiale areprésenté pour l'Aluminium Industrie AG (AIAG) un énorme élargissement despossibilités de vente de ses produits, notamment en direction des forcesmilitaires du Troisième Reich. Pendant la guerre, les filiales de l'AIAG enAllemagne produisaient de l'aluminum brut équivalant à environ 1/6 de lacapacité totale des usines allemandes, sans compter les exportations enprovenance de Suisse. A cela s'ajoutait le transit de l'alumine, matière debase, d'Italie et de France. Au delà de son utilisation pour une productioninterne, cette alumine servait à une production d'aluminiun en Suisseréexportée vers l'Allemagne, ou était dirigée vers divers lieux deproduction en Allemagne, dont des usines d'AIAG. "Business as usual" dansun contexte particulièment profitable.

L' Exposition nationale suisse de 1939, la "Landi", a ouvert ses portesquelques jours avant que n'éclate la Seconde Guerre mondiale. Installée surles rives du lac de Zurich, cette grande manifestation ambitionnait deprésenter globalement la vie quotidienne et les activités des Suisses touten affirmant l'indépendance du pays, en particulier face aux deux Etatsautoritaires voisins: l'Italie fasciste et l'Allemagne nazie.

Sur la rive droite du lac, les visiteurs de l'Exposition pouvaientdécouvrir ou retrouver la Suisse agricole, présentée comme garante destraditions, dans un cadre où "le sol et le sang suisses" étaient exaltés -l'idéologie "Blut und Boden" des nazis n'était pas loin. La rive gauchefaisait place à la Suisse moderne, aux merveilles de la technique: béton,machines-outils, électricité, etc. On vantait la qualité des produitshelvétiques tout en martelant l'idée que ces richesses ne pouvaient êtrecréées qu'au prix de l'ordre et de la paix du travail.

Un métal moderne source de profits

L'aluminium et ses techniques de production à la pointe du progrès setaillaient une place de choix parmi les fabrications mises à l'honneur àl'Exposition nationale de 1939. Après avoir admiré les réalisations enaluminium présentées dans la halle prévue à cet effet, les visiteurspouvaient se familiariser avec ce matériau moderne: 1500 chaises en aluétaient à leur disposition. Les metteurs en scène de la "Landi" avaientprévu des aires de repos où le public pouvait aussi méditer le messagepatriotique diffusé massivement au fil de l'Exposition, assis sur lesfameuses chaises en alu.

En Suisse, le principal fabricant de ce métal était l'Aluminium IndustrieAG Neuhausen (AIAG), devenue Alusuisse. Fondée en 1888, la société avaitété constituée avec la participation d'un consortium de banquiers etd'industriels allemands. Elle comptera parmi les membres de son conseild'administration Max Huber de 1919 à 1939, président du Comitéinternational de la Croix-Rouge durant la guerre, juriste international etconseiller juridique du Département politique fédéral (Affairesétrangères), ainsi qu'Ernst Wetter de 1929 à 1938, membre du Vorort del'Union suisse du commerce et de l'industrie à partir de 1924 etvice-président de celui-ci dès 1926, avant de devenir conseiller fédéral de1939 à 1943, chargé du Département des finances et des douanes.

AIAG a construit les usines de Chippis en 1905 et elle a été, dans lesannées 1920, le principal actionnaire des Aluminium-Walzwerke AG àSchaffhouse. En 1939, AIAG vend ses installations schaffhousoises à unenouvelle société indépendante, l'Usine d'aluminium de Neuhausen SA.L'Aluminium Industrie AG se transforme en holding et déplace son siège àChippis. Elle choisit Lausanne comme siège commercial et Zurich comme siègefinancier. En plus de ses usines en Suisse, la société disposait defiliales en Europe et dans le monde: Espagne, France, Italie, Autriche,Allemagne, Pologne, Grande-Bretagne, Chine...

Pour l'Aluminium Industrie AG, la Seconde Guerre mondiale fut l'occasiond'enregistrer de gigantesques bénéfices: 74 millions de francs suisses netentre 1939 et 1945, dont 22 millions pour la seule année 1942.

L'essentiel de la production suisse était exportée. Et, on s'en doute, lesproduits qui valaient aux actionnaires d'AIAG d'empocher de substantielsprofits n'étaient pas précisément les chaises présentées aux visiteurs del'Exposition nationale à Zurich: "En 1939, les exportations d'aluminium- presque exclusivement le fait de l'AIAG - dépassaient celles de fromageet prenaient la sixième place des exportations suisses. Toutes les usinesde l'AIAG étaient à la limite de leur capacité de production: l'industriede l'armement exigeait de plus en plus de métal léger pour les avions dechasse et les bombardiers, les armes principales de la nouvelle guerre. EnSuisse aussi, la demande doubla: l'aluminium devait remplacer le cuivre enélectrotechnique et le fer-blanc pour les emballages."1

L'interdépendance des marchés

Pour fabriquer de l'aluminium, les usines suisses avaient besoin dematières premières qu'elles importaient depuis leurs filiales à l'étranger.Dans le processus de fabrication, comme dans celui de l'exportation duprécieux métal, l'Allemagne nazie et la Suisse devinrent, au cours de laguerre, des partenaires très étroitement liés.

Le grand rapport du Département fédéral de l'économie publique surl'économie de guerre en Suisse l'a souligné: "La question del'importation de l'alumine calcinée extraite au sud de la France et enItalie, ainsi que ses possibilités de livraison et d'acheminement, furentl'objet d'un accord conclu entre l'Allemagne et nous au début de 1941. Auxtermes de celui-ci, la Suisse s'engageait à restituer à notre voisin duNord, sous forme d'aluminium brut ou semi-usiné, le 75% du métal obtenu parle traitement de l'alumine calcinée importée de France. Cet accord futétendu à l'Italie et, par la suite, le pourcentage de 75% put être ramené à65% puis à 50% en raison des besoins accrus de notre industrie nationale etde la pénurie sans cesse croissante des métaux non ferreux proprement dit.Il ressort de ce qui précède que notre marché interne disposait seulementd'une faible partie de la capacité de production de nos usinesd'aluminium."2

En d'autres termes, la production de l'aluminium si précieux dans ledomaine militaire s'est organisée, au cours de la Seconde Guerre mondiale,suivant un axe Italie (ou France)-Suisse-Allemagne. La Suisse était activedans le transit des matières premières nécessaires à la fabrication del'aluminium, dans la fabrication de matériel en alu et dans son exportationvers les pays de l'Axe.

L'Allemagne va peu à peu s'essouffler, et les livraisons de matièrespremières aux fabriques d'aluminium en Suisse baisseront3. Cela expliqueaussi la diminution des livraisons à ses voisins du Nord et du Sud.

D'une manière plus générale, les exportations suisses vers le TroisièmeReich ont eu tendance à décroître depuis la fin de 1942. Les Allemands setrouvaient alors dans une position moins forte qu'en 1940-1941, et leursnégociateurs, conscients de la dépendance allemande à l'égard deslivraisons suisses, en vinrent "à admettre le principe d'une baisse deslivraisons suisses par rapport à 1942 plutôt que de s'en privercomplètement"4. Pour les Suisses, cette légère modification desrelations commerciales avec l'Allemagne présentait l'avantage de ressemblerà un geste de bonne volonté envers les Alliés, qui pressaient laConfédération de diminuer son aide aux pays de l'Axe.

Aluminium et électricité: des valeurs fortes aux mains de la Suisse

Cependant, jusqu'à la fin de la guerre, l'industrie helvétique ne se limitapas, dans le domaine de la fabrication de ce produit stratégique qu'étaitl'aluminium, à aider la machine de guerre allemande par ses livraisons demétal. Les exportations d'électricité y contribuaient elles aussi, et lesAllemands étaient loin de sous-estimer cette autre prestation.

Selon un document allemand d'avril 1944, la Suisse livrait annuellement 1million de kilowatts-heures d'électricité (d'une valeur de 30 millions defrancs suisses) aux industries d'Allemagne du Sud, en particulier à lachimie et aux fabriques d'aluminium5. Ce mémorandum allemand place ceslivraisons d'électricité parmi les contributions majeures fournies auTroisième Reich par l'économie suisse.

Les Allemands avaient en effet établi une liste des prestations helvétiquesles plus importantes à leur yeux qui menaceraient d'être supprimées si leReich engageait une guerre économique contre la Suisse. Les six points decette liste sont les suivants: cessation des livraisons de marchandisessuisses, gel des avoirs allemands en Suisse, fin de la possibilité pourl'Allemagne d'acheter des biens en pays tiers en obtenant de la Suisse desdevises et en lui vendant de l'or, arrêt des exportations d'électricité àl'industrie d'Allemagne du Sud, dénonciation du crédit que la Suisse avaitoctroyé au Reich, interruption du transit entre l'Allemagne et l'Italie. Lefait que les Allemands aient tenu compte dans ce mémorandum des livraisonssuisses d'électricité aux usines d'Allemagne du Sud révèle bienl'importance qu'ils accordaient à la fabrication de l'aluminium. Et, unefois encore, l'étroitesse des relations germano-suisses se manifeste.D'autant plus que certaines fabriques d'aluminium installées en Allemagnedu Sud étaient en réalité des propriétés suisses!

Les usines suisses d'aluminium en Allemagne

Certes, l'Aluminium Industrie AG a dû ralentir ses exportations versl'Allemagne, mais les usines qu'elle possédait dans ce pays même furentactives durant toute la guerre. L'examen des documents d'archives desannées 1945-1947 - lorsque les entreprises suisses furent invitées à rendrequelques comptes aux Alliés - permet d'esquisser les activités des filialesde la société Aluminium Industrie AG sous le Troisième Reich. En outre, cesarchives autorisent à affirmer que les filiales de l'AIAG en Allemagneétaient loin de ressembler à de petites gouttes d'eau dans la mer.

L'AIAG disposait, selon son propre inventaire, des investissementssuivants: "L'industrie de l'aluminium se décompose en fait en troisgroupes:

1. La production d'alumine calcinée en partant de la bauxite,

2. La fabrication proprement dite du métal par électrolyse de l'alumine et

3. Le façonnage du métal.

Notre Société [AIAG] possède en Allemagne des usines de ces troiscatégories, notamment une usine d'alumine à Bergheim-Erft près de Cologne(occupée par les Anglais), une fabrique d'aluminium à Rheinfelden (occupéepar les Français), un laminoir, une fabrique de feuilles d'aluminium et uneusine de transformation de feuilles d'aluminium à Singen (occupée par lesFrançais) et enfin une fonderie d'aluminium et de magnésium à Villingen(occupée par les Français)."6

Dès le début du programme de réarmement allemand, l'AIAG s'est beaucoupdéveloppée7. La société agrandit l'usine de Rheinfelden en assurant lefinancement de ces transformations grâce à des "marks fournis par desbanques allemandes auxquelles [AIAG eut] recourstemporairement"8. La société s'est lancée "au pas de charge" - pourreprendre la terminologie en vogue à l'époque - dans la production deguerre allemande. Pour ses directeurs, l'enjeu était tout à fait clair:"[...] L'AIAG aussi dut s'adapter afin de ne pas courir le risque deperdre sa position de gros producteur allemand d'aluminium."9

Comme les sociétés à capital suisse telles que Maggi et Georg Fischer,l'AlAG s'est conformée aux besoins de l'économie allemande et s'estdéveloppée sous le Troisième Reich10. Elle a contribué à armer laWehrmacht. Grâce à ses bonnes relations avec les autorités nazies et àl'utilité de ses produits pour la machine de guerre allemande, elle a puexploiter une main-d'oeuvre forcée composée de civils raflés pour la plupartà l'Est par les nazis. A l'instar des nazis, elle a traité ces personnes en"sous-hommes"11.

Comme Maggi et Georg Fischer, l'Aluminium Industrie AG a pu bénéficier,après la guerre, de l'efficace soutien des autorités suisses. AIAGobtiendra d'elles, par exemple, des certificats destinés à protéger sesusines contre d'éventuelles mesures de réquisition par les autoritésalliées occupant l'Allemagne12.

Mieux, lorsque la défaite allemande contraindra l'AIAG à cesser sesactivités, elle voudra être indemnisée par les puissances occupantes:"Même dans le cas où les alliés admettaient l'utilisation par nous-mêmesdes installations et des stocks, la question des dommages et intérêts seposerait pour les pertes que nous subirions par suite de la disparition denos usines ou de la très grande réduction de leur capacité de production.En effet, notre Société a enregistré chaque année, soit sous forme de fraisde régie, soit sous forme de dividendes, des recettes régulières de nossociétés en Allemagne. Ces recettes diminueraient ou disparaîtraientcomplètement, selon la décision des alliés. Il nous semblerait donc injustede nous faire supporter les conséquences sans que nous obtenions unecompensation."13

La fin de la guerre provoqua une modification majeure des activités del'Aluminium Industrie AG qui dut se réadapter au rythme d'une productionmoins intensive. Elle dut également négocier très serré avec les Alliéspour garder la propriété de ses entreprises en Allemagne et protéger sesprocédés de fabrication modernes (électrolyse). On peut cependant constaterque ses administrateurs restaient fidèles à leur objectif directeur: larentabilisation maximale de leurs capitaux, quoi qu'il arrive.

Une continuité que la guerre n'a pas rompue

"Pour vivre, la Suisse doit exporter" pouvait-on lire à l'Expositionnationale de Zurich en 193914. L'exemple de l'Aluminium Industrie AG montrebien, en effet, à quel point les activités helvétiques rayonnaient au-delàdes frontières du pays. Le secteur de la production d'aluminium suisserévèle de très étroites relations avec l'Allemagne et l'Italie. Cesrapports contribuaient sans aucun doute à donner à la Confédération unpouvoir de négociation face au Troisième Reich, mais, de fait, cetteintrication relativisait l'indépendance suisse proclamée notamment àl'Exposition nationale de 1939.

De surcroît, l'exemple fourni par les activités de l'AIAG au cours de laSeconde Guerre mondiale - en particulier le resserrement des liens de cettefirme avec le Troisième Reich - signale qu'au cours de la guerre, certainesindustries, parmi lesquelles AIAG figurait, ont développé leurs activitéset recherché le profit dans des proportions et par des méthodes quidépassaient le cadre des activités motivées par la volonté de garantir lasurvie de l'économie suisse et par la "défense nationale".

Pour l'AIAG et ses consoeurs, la guerre représentait aussi un gigantesqueélargissement des possibilités d'absorption de leurs produits: les lois dumarché commandaient en quelque sorte de satisfaire la demande. La "Landi"avait été l'occasion d'annoncer la couleur, mais toutes les cartesn'avaient pas été exposées.


ENCADRES


NOTES

1. Peter Indermaur, ""Lueur à l'horizon" Une histoire d'Alusuisse", inAlusuisse 1888-1988. Une histoire coloniale en Suisse et dans lemonde, Lausanne: Ed. d'en bas, 1989, p. 42.

2. L'économie de guerre en Suisse 1939/1948, publié par la Centralefédérale de l'économie de guerre, Berne, 1951, p. 600.

3. Archives fédérales (AF) E 7110/1967/32/900 Deutschland Bd. 11 - laDivision du Commerce du Département fédéral de l'Economie publique à laLégation de Suisse à Berlin, 10 octobre 1942.

4. Daniel Bourgeois, "Les relations économiques germano-suisses 1939-1945",in Revue d'histoire de la Deuxième guerre mondiale, No. 121, 1981, p.57.

5. Mémorandum du major Gäfgen, chef de la Deutsche Industrie Kommission inBern, 1er avril 1944, édité par Daniel Bourgeois, "Les relationséconomiques germano-suisses pendant la Seconde guerre mondiale: un bilanallemand de 1944", in Revue suisse d'histoire, No. 32, 1982, pp.563-573.

6. AF E 2200 Paris 36 Série C. Bd. 36 - "A propos de l'avenir des fabriquesd'aluminium en Allemagne et du sort réservé à la propriété suisse",[novembre 1945].

7. AF E 2200 Paris 36 Série C. Bd. 36 - Office des Intérêts Suisses pour lepays de Bade et le Palatinat, Baden-Baden, 14 mai 1946.

8. AF E 2200 Paris 36 Série C. Bd. 36 - "A propos des réquisitions opéréespar les troupes françaises dans le Sud de l'Allemagne auprès des sociétésappartenant au groupe de la Société Anonyme pour l'Industrie del'Aluminium", [fin 1945].

9. Histoire de l'AIAG Neuhausen 1888-1938, vol. 2, p. 139, Chippis:1942, cité par Peter Indermaur, op. cit. p. 36.

10. Voir Page 2: "Du potage pour la Wehrmacht" (Maggi), juin 1996 et"Obus sans frontières" (Georg Fischer), novembre 1996.

11. Wilhelm J. Waibel, Schatten am Hohentwiel, Zwangsarbeiter undKriegsgefangene in Singen, Constance: Labhard Verlag, 1995.

12. AF E 2200 Freiburg i. Br. / 1967/51/13 - certificat de protection de lapropriété suisse dressé par l'agence de Constance du Consulat de Suissepour la filiale d'AIAG Aluminium-Walzwerke Singen GmbH, 16 juillet 1945.

13. AF E 2200 Paris 36 Série C. Bd. 36 - la Société Anonyme pourl'Industrie de l'Aluminium à l'attaché-commercial de la Légation de Suisseen France, 12 novembre 1945.

14. Brochure de l'Exposition nationale de 1939, Le pays et lepeuple, Zurich, 1939.


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24 février 1997