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La Bourgeoisie suisse et le Troisième Reich

Maggi et le Troisiéme Reich

Du potage pour la Wehrmacht

par Sophie Pavillon*

* Historienne. Cet article se base sur une partie du matériel, notamment celui des Archives fédérales, rassemblé dans le cadre d'une collaboration avec Frédéric Gonseth, auteur d'un projet de film documentaire sur les déportés ukrainiens dans les usines suisses de Singen entre 1942 et 1945


Croix gammées et mot d'ordre nazi devant l'usine Maggi

Croix gammées et mot d'ordre nazi "Le Führer fait l'histoire, nous suivons". Le capital de Maggi Singen, filiale de Maggi est à 96,36% en mains suisses (dévaration de Maggi GmbH en 1947, Archives fédérales).


L'industrie helvétique apprécie l'Allemagne du Sud, pour y investir.Elle saura s'adapter au Troisième Reich, en tirer profit. Elle sauraredevenir "très suisse" face aux Alliés, dès 1945. L'industrie suisse va àla soupe.

A u début du siècle, un jeune homme de 27 ans, Max Huber, effectue pour lecompte du Vorort de l'Union suisse du commerce et de l'industrie un péripleà travers l'Europe de l'Est, l'Asie et l'Australie, afin d'étudier lespossibilités d'exportations vers ces régions.

Il s'arrête en Russie et examine aussi les conditions de production quiseraient offertes à l'industrie suisse si elle y installait des filiales.Attentif aux coûts de production, il note, à propos des salaires de lamain-d'oeuvre russe: "Alors que les coûts des instances supérieures(chefs, constructeurs, etc.) sont bien plus importants en Russie qu'enAngleterre ou qu'en Allemagne, le salaire de l'ouvrier normal non qualifiéde la région industrielle moscovite (ils représentent l'immense majorité)est significativement plus bas que dans les Etats susmentionnés, à peine lamoitié. Mais d'un autre côté, la productivité de l'ouvrier russe normal nevaut qu'un tiers de celle d'un Européen de l'Ouest, ce qui explique lescoûts de production plus élevés [...]. L'ouvrier russe est bien un peuflegmatique, mais on peut l'éduquer."1

Quelque quarante ans plus tard, des industriels suisses parmi les plusimportants pourront tirer profit de la main-d'oeuvre russe. Dès 1941, unepart significative des territoires de l'URSS sont occupés par l'arméenazie. Déportations, service de travail obligatoire et émigrationconduiront cette main-d'oeuvre, "éduquée à l'allemande", dans le TroisièmeReich. Là, des filiales d'entreprises suisses établies en Allemagne du Sudpourront les mettre au travail. C'est l'un des avantages que cesentreprises tireront de l'avènement du Troisième Reich et de l'éclatementde la Seconde guerre mondiale qui leur offriront des conditions deproduction et un marché fort lucratifs.

A Singen, ville située à quelques kilomètres de la frontière suisse, auxcôtés d'Aluminium Walzwerke (Alusuisse) et de Georg Fischer, Maggi sauras'adapter à la nouvelle situation qui s'offre à elle.

Maggi se met au pas de l'oie

Etablie à Singen depuis 1887, la filiale Maggi de la société Alimentana deKempttal (Winterthur) a très tôt voulu gagner l'estime des nouvellesautorités allemandes et afficher ses bonnes dispositions envers le régimenazi.

En 1935, pour prouver que la société, ses actionnaires et sa direction sontconformes aux normes raciales que le Troisième Reich instaure, elle demandeà un notaire d'établir en sa faveur un "certificat d'aryanité".L'entreprise confie son organisation à des cadres triés sur le volet.Ainsi, les dirigeants de l'usine, R. Brüggemann et R. Weiss, sont-ils desnazis patentés. Weiss est un "camarade de lutte" d'Hitler, haut gradédans la SS et porteur de l'ordre du mérite nazi (Blutordensträger). Maggis'attache aussi les services du lieutenant capitaine Crompton, un naziconvaincu qui avait été commandant de sous-marin durant la Première guerremondiale et qui est bien introduit dans les hautes sphères de la Wehrmacht,l'armée allemande2.

Le 1er mai 1940, la filiale Maggi de Singen est élevée au rang"d'entreprise-modèle nationale-socialiste". Le fanion d'or lui est décernépar Rudolf Hess, adjoint d'Hitler. Les drapeaux nazis flottent sur le toitde l'usine, les chants nazis résonnent dans l'enceinte, et l'ordre règneparmi les ouvrières et ouvriers, imposé au besoin par la Gestapo.

Ces efforts s'accompagnent d'une autre récompense pour l'entreprise-modèle:l'obtention des commandes de la Wehrmacht. Un marché gigantesque quiabsorbe durant la guerre deux tiers de la production de l'usine et même satotalité en 19453. Profitables aux actionnaires de la société Maggi - lecapital de Maggi Singen est à 96,36% en mains suisses4 - les livraisons desoupe à la Wehrmacht, comme les livraisons d'armes effectuées par d'autresentreprises suisses, apportent un important soutien à l'effort de guerreallemand. En définitive, elles contribuent à la politique d'exterminationdu Troisième Reich. Il faut en effet souligner que les troupes de laWehrmacht, notamment lors de l'offensive allemande contre l'Unionsoviétique, ont commis contre les populations civiles de l'Est, enparticulier contre les Juifs et les tziganes, des massacres comparables,par leurs motivations racistes, leur ampleur et leur brutalité, à ceuxperpétrés par les troupes spéciales comme celles de la SS5.

Maggi saura aussi utiliser la politique de discrimination raciale allemandepour abaisser ses coûts de production. Elle exploite en effet des centainesde travailleurs forcés fournis aux usines vouées à la production de guerrepar les armées allemandes. Après avoir été raflés lors de l'offensive àl'Est et envoyés de force en Allemagne, des femmes, des jeunes gens,garçons et filles, doivent ainsi travailler chez Maggi, réduits au statutde "sous-hommes". D'autres seront affectés aux usines Aluminium Walzwerkeet Georg Fischer (voir tableau "Evaluation de la main-d'oeuvre forcée àSingen").

Berne: sollicitude sans faille

En plus de son adaptation aux conditions-cadre que lui offre le régimedu Troisième Reich, la société Maggi essaie d'améliorer ses bénéfices pardiverses manoeuvres fiscales. Tout au long des années 1930, elle a luttépied à pied contre le fisc allemand qui lui reprochait de camoufler lerapatriement en Suisse de ses bénéfices par le biais des prix élevésqu'elle faisait payer à ses filiales pour l'utilisation des brevets etlicences dont elle avait la propriété6.

Pour sa filiale située à Poznan, en Pologne occupée, Maggi veut obtenir lesavantages fiscaux offerts aux entrepreneurs allemands qui colonisent lesterritoires de l'Est. Elle demande pour cela l'appui des autorités suissesqui mobilisent le Ministre de Suisse à Berlin, Hans Frölicher. Au grandregret des autorités fédérales, cette intervention sera sans effet, maisMaggi ne leur en tient pas rigueur: "[...] nous avons eu la déceptiond'apprendre que les autorités allemandes ont refusé de lever ladiscrimination qui frappe les sociétés à capital suisse dans le domaine del'aide fiscale aux entreprises allemandes installées à l'Est[Oststeuerhilfe].

Nous vous remercions chaleureusement, ainsi que la Légation de Suisse àBerlin, pour les nombreux efforts fournis dans cette affaire. [...]"7

Au moment de la défaite allemande, plus encore que durant la guerre, lasollicitude de Berne envers les sociétés suisses propriétaires de filialesen Allemagne sera précieuse. En effet, lorsque les Alliés occuperont lepays, pour Maggi comme pour ses consoeurs, il faudra de toute urgenceremplacer le fanion nazi par le drapeau suisse. Il sera temps de bénéficierdes égards accordés aux ressortissants d'un pays neutre. Après avoirprofité largement des avantages dûs aux entreprises renommées sous lerégime nazi, l'heure viendra de se démarquer des firmes allemandes pourdorénavant éviter de partager leur sort.

Tandis que dans le Sud de l'Allemagne les autorités françaises d'occupationcommenceront à évaluer les établissements industriels, avec le dessein deprocéder à des réquisitions ou à des enlèvements de machines à titre deréparations de guerre, les autorités helvétiques se mettront immédiatementsur pied de guerre pour défendre les intérêts de Maggi, d'Alusuisse, deGeorg Fischer et des autres. Ainsi, la Légation de Suisse à Parissollicitera en ces termes le Ministère français des Affaires étrangères:"Pour que le caractère suisse des entreprises en cause soitimmédiatement connu des troupes françaises, des lettres de protectiondistribuées par les soins de l'administration fédérale [voirl'encadré: "Octobre 1944: certificat d'helvétisme"] ont été affichéessur les locaux eux-mêmes. Le Gouvernement suisse attacherait cependant ungrand prix à ce que cette mesure provisoire soit confirmée par uneattestation émanant des autorités françaises et faisant foi du fait qu'ils'agit dans chaque cas d'intérêts suisses. Ce document garantirait lerespect de la propriété suisse et permettrait, le moment venu, de fairetoutes les discriminations opportunes. L'Ambassade de France à Bernepourrait par exemple être autorisée à délivrer ces attestations auxétablissements qui pourraient justifier de la nationalité suisse de leurcapital."8

Ainsi les entreprises suisses propriétaires de filiales en Allemagne du Sudont été largement soutenues dans leurs activités sous le Troisième Reichpar les autorités fédérales et n'ont en outre pas été entravées par Bernedans leur recours à une main-d'oeuvre forcée fournie par les nazis.

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) n'est pas intervenu nonplus. Or durant la guerre, il était présidé par le Suisse Max Huber,celui-là même qui, en 1901, examinait les conditions de productionindustrielle qu'offrirait la Russie. Le grand patron du CICR Huber, devenujuriste réputé, introduit dans les milieux internationaux (Cour permanentede justice internationale de la Haye) ainsi qu'au Département politiquefédéral, se trouvait aussi à la tête de deux importants conseilsd'administration: celui de la fabrique de machines Oerlikon et celuid'Alusuisse. On ne peut s'empêcher de penser que pour les autoritéshelvétiques, comme pour Max Huber, le développement des intérêtséconomiques suisses comptait par-dessus tout. Ces intérêts plaidaient pourdes interventions permanentes de soutien aux industriels, maisn'encourageaient pas, au contraire, à lutter contre une politique racisteet d'extermination.


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24 février 1997