
Car le capitalisme a-t-il disparu? Ou, pour se hisser à un échelon supérieur, le capitalisme n'est-il plus un obstacle à l'apparition d'une "communauté dans laquelle le pouvoir, la richesse et les chances sont dans les mains de la majorité et non pas d'une minorité", pour reprendre la formule rénovée de la célèbre Clause IV du nouveau Programme travailliste anglais?
Le capitalisme est-il le meilleur des mondes possibles, ou le moins mauvais? Si c'est le cas, pourquoi ne pas porter ses vertus aux nues, comme le font de vrais libéraux qui ne lésinent pas avec le franc-parler? Pourquoi émettre encore quelques critiques, comme le font certaines "têtes politiques" des forces de la gauche collégialement et fédéralement institutionnalisée? Auraient-elles - ces têtes pesantes - quelques incertitudes, bien cachées, sur les mérites intrinsèques du marché capitaliste? Supputeraient-elles que des cadavres sont encore cachés dans des placards? Ceux qui sont ouverts, une fois par année, par l'OMS, le PNUD, l'UNICEF, le World Watch Institute? Peut-être. Mais ce n'est pas certain. Leurs rapports, longs et "pleins de chiffres", qui parlent de faim, de chômage, de paupérisation, de précarité, d'inégalités, les ont-elles lus, ces têtes pensantes? D'ailleurs est-ce vraiment utile pour une "carrière" au Conseil national?
Dans ce monde sans surprises, puisque sans alternative, les abonné(e)s à la dernière mode de gauche doivent pourtant se frayer un chemin. L'itinéraire qu'ils proposent devrait permettre de marier une économie (capitaliste) compétitive avec l'intérêt public; la concurrence la plus féroce entre entreprises et blocs économiques avec un partenariat et une coopération, afin de produire une richesse mieux répartie!
Sont-ils vraiment réalistes? Ne se construisent-ils pas ces "petits mondes rassurants" qui protègent les enfants ou les adultes régressés? Car vit-on dans un monde où les maîtres ont disparu et où, donc, les serviteurs se sont évaporés? Vit-on sur une planète où les forts ne fixent plus les prix et les faibles ne doivent plus acquitter la facture? Certes, ils peuvent répondre, avec cette candeur propre à l'ignorance: "ça a toujours été comme cela".
Pourtant, la dernière brochure du Handelszeitung, "Wer übernahm wen?" (Qui a repris qui?) sur les fusions en Suisse en 1995, le HandelsZeitung Top 2000-1995 sur les plus grandes entreprises helvétiques, le Bilanz de décembre 1995 ("Les 200 plus riches de Suisse") démontrent que la concentration du pouvoir économique, donc du pouvoir sur la société, ne cesse de se renforcer.
L'interrogation sur la compatibilité de ce système, en tant que système, avec une démocratie élargie ne peut que surgir. Un vote au conseil d'administration d'une des 200 plus importantes sociétés pèse bien plus sur l'avenir du pays qu'un ensemble de votes lors d'une élection fédérale.
Or, ces firmes et leurs propriétaires doivent obéir à des impératifs de rentabilisation, issus de la concurrence entre divers capitaux. Ces contraintes les conduisent à une exploitation des "ressources humaines et naturelles", afin de rester dans la course. Pour atteindre cet objectif, ils doivent contrôler plus étroitement la société, tout en réclamant moins d'Etat (social). Voilà ce qu'est le capitalisme. Est-il raisonnable de ne point le reconnaître?
Résistances sociales, culturelles et politiques à ce processus et à ce système, jointes à l'analyse critique, permettront de construire les éléments d'une alternative. Elle ne doit pas se limiter aux effets dits secondaires. Les causes doivent être au centre du diagnostic et donc des hypothèses de cure.
Charles-André Udry

